Tchad: quand les kleptocrates frappent plus fort que la maladie

Au Tchad, la pandémie de COVID-19 est synonyme de répression et de pauvreté. Pendant qu’on violente le citoyen qui ose se balader sans cache-nez, le régime, lui, n’a qu’un objectif: s’enrichir et garder le contrôle.

Ne pas porter un couvre-visage, un “cache-nez”, peut entraîner de lourdes conséquences. Une jeune femme dans la vingtaine l’a appris à ses dépens lorsqu’elle fut fouettée en pleine rue par des hommes en tenue militaire, membres du Comité de surveillance de l’application des mesures barrieres, pour ne s’être couverte que d’un voile. 

Une autre citoyenne a reçu une amende de 3000 FCFA (environ 5 euros) alors qu’elle avait revendu son masque à 200 FCFA pour se nourrir, se protégeant d’un bout de plastique.  

Depuis que la pandémie à la COVID-19 s’est manifestée, les abus policiers se multiplient. Et comme si ce n’était pas assez, on a appelé les militaires pour renforcer les mesures.

On pourrait croire que les autorités tchadiennes ont à cœur la santé de leurs citoyen(ne)s. Mais on laisse plutôt les forces de sécurité dépouiller, sans prendre les bons gestes pour combattre la maladie.

L’amende à N’Djamena pour ne pas porter un cache-nez à l’intérieur de sa voiture est de 100 000 CFA. Pour d’autres, la somme sera ajustée à la tête du chauffeur ou à la taille de sa voiture. Si un policier surprend un malheureux sans son masque, il montera dans votre voiture et vous forcera à aller au commissariat pour payer l’amende, sans respect des gestes barrières et de la distanciation sociale. 

La réalité : les policiers, faisant souvent face à des arriérés de salaire,  rackettent en tous sens, sans vraiment se soucier de protéger les citoyens du virus.

Entre doutes et incompréhension

Au Tchad, la pandémie est entourée d’un flou, entraînant stigmatisation et rejet des personnes atteintes.  Aux dires du gouvernement, le premier cas aurait été pris en charge dès son diagnostic le 19 mars 2020.

La vérité est probablement autre. Déjà, un cas aurait été identifié dès le 15 mars, un étranger résident de retour du Cameroun, alors que la quarantaine n’était pas obligatoire. Il aurait infecté plusieurs personnes avant que les premiers symptômes ne se manifestent. 

Difficile d’y voir clair.  Les rumeurs fusent. Le ministre d’Etat, secrétaire général à la présidence, Mr Kalzeube Pahimi Deubet aurait testé positif à la COVID-19, mais on étoufferait l’information. Le président aurait refusé que sa femme soit testée. Qui en est vraiment atteint? On ne sait pas trop. On laisse les citoyens dans le doute. 

Le jeudi 19 mars 2020, les autorités tchadiennes ont décidé de fermer les aéroports, interdire le regroupement de plus de 50 personnes, fermer tous les lieux de cultes, bars et restaurants, interdire la circulation des transports en commun et imposer l’application des mesures barrières. 

S’il n’y a pas de confinement, le gouvernement a imposé un couvre-feu de 23h à 5h. N’empêche, beaucoup de Tchadiens se confinent eux-mêmes devant l’absence d’information.

La vie devient difficile pour les vendeurs, pour qui sortir et gagner sa croûte devient une course à obstacles pour éviter les policiers affamés et d’attraper le virus. Pareille pour les éleveurs qui ne peuvent plus se déplacer pour abreuver leur bétail. Même si le nombre de décès et de cas reste faible en pourcentage, toute l’économie s’effondre, alors que le plan de relance économique du gouvernement de 943 milliards de FCFA n’a pas eu de résultats réels alors que le taux de pauvreté augmente. 

Le gouvernement a tout de même fait un petit effort, offrant la gratuité de l’eau et de l’électricité pour 3 mois, puis pour 6 mois. Pour les citoyens, c’est peu alors que les coupures d’eau et d’électricité sont quotidiennes, et dont ces services sont l’exception plutôt que la règle. 

Une gestion calamiteuse

Au-delà de la répression, les autorités n’ont pas les capacités de contrôler la pandémie. Les autorités sont dépassées: le matériel de protection pour le corps médical manque et plusieurs agents de santé sont ainsi infectés.

Pour faire face à la crise, le gouvernement a alloué une somme de 15 Milliards de FCFA, qui a été revue en hausse plus tard, à environ 30 Milliards de FCFA. Mais ces moyens sont vites dépassés. Un centre de santé a mis sur pied des tentes pour l’accueil des malades, mais sa capacité d’accueil est nettement dépassée depuis. À la mi-mai, la Chine a fait un don de stock de matériel médical, dont personne ne sait ce qu’il en est devenu. 

Et une cellule de veille a été créée. Mais autour de la table, pas de médecins, de pharmaciens ou de scientifiques, que des fonctionnaires du ministère et des proches du pouvoir.

L’objectif: s’assurer que les ressources restent sous contrôle du clan Deby.

La Fondation Grand Coeur

Un des moyens de garder le contrôle: la fondation de la première dame, Grand Coeur. 

Grand Cœur  surpasse le ministère de la santé et c’est elle qui coordonne et gère la crise sanitaire. Cette fondation se substitue aux organes de l’état et permet à des personnes proches du pouvoir de s’enrichir sur le dos des Tchadiens. Toutes les sociétés d’État et même privées au Tchad versent des sommes énormes à cette fondation, qui fait de l’ombre complètement au ministère de la Santé. Les directeurs des entreprises qui résistent sont virés sans ménagement. Chaque responsable nommé par décret par Idriss Déby sait qu’il doit servir la première dame en place au lieu de l’état. Et toute personne qui dénonce cet état de fait sera sanctionnée.

Un exemple criant est celui de Mr Yaya Djillo Djerou Betchi, représentant du Tchad à la CEMAC, a été suspendu de ses fonctions après avoir dénoncer l’ingérence de la fondation Grand Cœur dans les affaires étatiques, la qualifiant de “marketing politique”, et notamment la gestion de la crise sanitaire. Le Mouvement des 12 revendications, M12, ont l’intention de porte plainte contre Grand Coeur pour ce pillage organisé. 

Mais la première dame n’est pas la seule. Chacun essaie de mettre la main sur sa part du butin et ainsi s’assurer que les siens ont leur part du gâteau. 

Dans la semaine du 11 Mai, 2020, une délégation tchadienne, conduite par le conseiller à la santé du chef de l’État, reçoit un don de Covid-Organics, la potion malgache présentée comme un remède contre le covid-19. Dès l’arrivée de la marchandise à l’aéroport de N’Djamena, le butin a été  transféré directement à Amdjarass, le village du Président Deby. Le ministre de la santé, Mahmoud Khayal, distribue lui aussi une partie de la décoction aux Ousra, le groupe ethnique du président et quelques dignitaires du régime.

La pandémie, c’est une occasion de plus pour les kleptocrates du Tchad de garder la main sur un système. Pendant que les policiers et les militaires sous-payés rackettent la population, le régime rackette à grande échelle, sans se soucier de protéger la population contre la maladie. Seuls, les Tchadiens sont les premières victimes.  


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